A la cour de l’Empereur Qing, dans la Cité Pourpre Interdite, ce n’était pas l’Étiquette qui réglait les jours comme à la cour du roi Bourbon à Versailles : c’était les Rites (Li).
Je vais ici présenter quelques-uns, choisis, des rites de la cour impériale au XVIIIème siècle tels qu‘ils étaient pratiqués, à l‘intérieure de la Cité où à l‘extérieur lors des sorties et déplacements de l‘Empereur.
Mais pour faire comprendre comment le système fonctionnait, je donne d’abord quelques petites explications.

Il vaut mieux, parce que ce n‘était pas comme en Europe et c‘est un peu délicat de bien saisir la différence.
L’idée de rite est très ancienne dans la pensée chinoise, et le rituel impérial est inséparable du pouvoir politique : cette idée remonte au moins à l’époque des Zhou, qui est l’époque où le pouvoir impérial s’est représenté comme le pouvoir du Ciel,
Tian, sur la Terre, et où l’empereur est devenu fils du ciel (
Tiansi).
L'idée essentielle, c'est que l'empereur tenait son pouvoir de ce qu’on appelle, assez mal en français,

le "mandat du Ciel". Ce n’est pas un "mandat" au sens où le Ciel, qui serait une Personne comme le Dieu chrétien, aurait donné des ordres. Le Ciel chinois ne pense pas, et n’a pas de désirs ni ne donne d’ordres : c’est la règle du monde, en tant qu’un mode de fonctionnement régulier, un ensemble organisé de processus dont le bon déroulement assure la stabilité de l’Univers. L’empereur est son "fils", dont le pouvoir procède de lui, parce qu’il en est le garant au niveau de l’homme. Il faut savoir que traditionnellement en Chine, il y a trois niveaux dans l’Univers : le niveau du Ciel, le niveau de l’Homme et le niveau de la Terre.
Le pouvoir politique de l’empereur passe donc par la juste pratique des rites selon la tradition confucéenne, qui était la base idéologique du système impérial sous les Qing, et en Chine en général depuis le Moyen Age.
Cette idéologie a une histoire, très vaste et compliquée, que je ne peux pas détailler ici,

sauf à faire des longs messages d’histoire de la pensée chinoise et donc à dépasser gravement le cadre du forum.
Pour aller vite, car il faut la présenter un peu quand même, on peut classer les textes qui la codifient en trois ensembles, qui correspondent aux trois grandes étapes chronologiques de sa formation :
- A l’origine, il y a un corpus de textes assez complexe : ce sont plutôt des textes descriptifs, avec une base d’époque Zhou et un appareil de commentaires et de développement d’époque confucéenne. Il y a trois grands textes dedans : le
Zhouli, le
Yili et le
Liji, le
Traité des rites des Zhou, le
Traité des rites cérémoniels, et le
Livre des rites. Le premier codifie la structure politique de l’empire, les fonctionnaires, les ministres, leurs rôles, leur position, etc. Le second traite des rites pour les cérémonies de la vie, naissance, mariage, funérailles, etc. Le troisième (le seul attribué officiellement à Confucius, qui fait donc partie des Cinq Classiques) couvre beaucoup de domaines, mais spécialement les rites agraires, le calendrier, et la musique. Celle-ci est très importante : tous les gestes rituels de l’empereur et de la cour étaient accompagnés de musique. Cela a stupéfié les observateurs étrangers et leur a paru stupide ou grotesque.

Mais il y avait une base de pensée très sérieuse, philosophique, à l’usage de la musique dans le rituel impérial : elle provient de la théorie confucéenne de l’harmonie. Les étrangers n’avaient pas les connaissances nécessaires pour le comprendre.
Confucius
- Ensuite, il y a une première construction théorique qui date de l’époque du second confucianisme, dont le philosophe principal est Mencius.
C’est alors qu’on a établi le lien entre ordre physique, ordre moral et ordre politique du monde. Ces trois ordres sont supposés tous procéder, sans discontinuité, de l’ordre premier qui est le Ciel. Le rituel est alors l’ensemble des gestes accordés à cet ordre, qui permet à l’empereur d’accomplir pleinement la Voie de l’Homme, et d’assurer à chaque fois, à chaque geste exact, l’ordre du monde physique, moral et politique : à ce titre, il est non seulement le "fils du Ciel" mais le "Saint", c'est-à-dire celui qui réalise complètement et parfaitement l’ordre en soi-même, et le produit aussi à l’extérieur de lui.
L’image pour saisir cela, c’est celle de l’harmonie musicale : le rituel impérial est comme la mélodie de base dans une pièce musicale, le Ciel étant la règle de l’harmonie. Si la mélodie n’est pas conforme à la règle de l’harmonie, si cette règle n’est pas exactement suivie, on ne peut rien accorder et la musique est laide et absurde. Si l’empereur n’accomplit pas les rites, le monde est désaccordé et ne peut pas suivre son cours normal.
Mencius
-Enfin, il y a la théorie de Xunzi et de ses disciples, qui établit si l’on peut dire la forme orthodoxe de la théorie du rituel impérial. A la différence de Mencius, Xunzi postule que l’homme n’est pas mu naturellement, organiquement par le Ciel, selon une harmonie interne dont les rites sont la base. Pour lui, les trois Voies sont séparées, et celle de l’Homme passe seule par les rites : ceux-ci sont une façon de gérer son humanité, et de la relier de nouveau au Ciel. Les rites sont toujours une réalisation de l’ordre du Ciel dans la Voie de l’homme, mais cette réalisation n’est plus naturelle : elle est artificielle, instrumentale. L’empereur est alors le maître de cette machine des rites : c’est une évolution importante, parce qu’elle suppose qu’il doit les accomplir, mais qu’il peut aussi les modifier si nécessaire. Surtout, elle implique qu‘il peut sortir des rites et gouverner par de vrais actes politiques. Le souverain des premiers confucéens était un souverain magique, qui ne pouvait que régner, jamais gouverner. Celui de Xunzi, même s’il est toujours très limité par les rites, peut gouverner.

Xunzi
Selon les époques dans l’histoire de Chine, les empereurs ont conçu les rites plutôt selon Confucius et Mencius, et alors ils se limitaient à les suivre minutieusement et ne gouvernaient pas, ou plutôt selon Xunzi, et alors ils gouvernaient.
Il y avait encore d’autres théories des rites et du pouvoir impérial, surtout celle de Mozi et celle des taoïstes, qui étaient opposées aux précédentes. En général les empereurs ne les ont pas suivies (surtout pas la taoïste, bien sûr, qui aurait abouti à la dissolution du pouvoir impérial parce qu‘elle en contestait l‘essence même

).
Pour revenir à l’époque des Qing, ceux-ci se situaient clairement dans l’interprétation de Xunzi : c’était des empereurs qui gouvernaient eux-mêmes, et qui ont beaucoup travaillé les rites pour les modifier.
Ils y étaient obligés de toute façon, car ils n’étaient pas du tout chinois, ni d’origine ethnique ni de culture. Et il leur a fallu faire, pour pouvoir tenir l’empire sans renier leur origine, un gros travail d’adaptation des rites.
Essentiellement, ils ont gardé la base d’époque Zhou et confucéenne pour l’ordonnancement de la Cour, les rites familiaux, la musique. Ils ont un peu retouché le calendrier, et ils ont modifié plus ou moins profondément tout le reste. Pour les rites cosmiques, les grands sacrifices au Ciel, à la Terre, à la pluie, etc., ils ont fait un mélange de fond chinois avec des pratiques mandchoues, surtout des pratiques chamaniques, et ils les ont aussi variés selon les époques et les lieux où ils les pratiquaient. Ils ont introduit des rites manchous purs, comme les rites de chasse ou certains rites alimentaires.
Ils ont fait cela très finement dans l’ensemble, alors que c’était vraiment difficile car le système de pensée mandchou est très différent du système chinois.
Pour prendre un exemple : le lait est rituellement impur pour la pensée chinoise, on ne peut jamais l’employer ni dans l’alimentation, ni dans les sacrifices. Pour les mandchous au contraire, il est essentiellement nourricier, et central dans l’alimentation, ainsi que dans le culte des morts et de la terre -qui en dérive. Il a fallu transiger entre les deux pensées… Les souverains mandchous ont dû trouver des moyens d’introduire le lait dans les rites impériaux, sans offenser le peuple chinois qu’ils gouvernaient. C’était dur, mais ils ont bien réussi.
Autre exemple : il y avait le problème de leur religion particulière qui était le bouddhisme ésotérique de tradition tibéto-mongole. Ils y étaient très attachés, mais le système chinois était basé sur le confucianisme. Là encore ils ont transigé et fait des mélanges compliqués. Ils ont toutefois conservé la base confucéenne des rites publics, autrement le risque était trop grand auprès du peuple. Ils pratiquaient leur propre religion en privé seulement. Mais ils ont introduit beaucoup de pratiques bouddhistes dans les rites du Palais, les rites non publics.
Pour finir sur cette introduction trop longue

, en général les descriptions étrangères des rites impériaux, au XVIIIème siècle, sont assez bien faites dans les précisions de détail. Pourtant, elles sont fausses dans leur fond, parce qu’elles n’intègrent pas l’aspect historique du pouvoir impérial, ni la question du syncrétisme sino-mandchou. Les Jésuites, et aussi les philosophes après eux, ont parfois compris que l’empereur de Chine n’était pas chinois (pas toujours!

), mais ils n’ont pas vu ce que cela supposait. Ils n’ont pas su qu’il était de religion bouddhiste, par exemple, donc ils n’ont pas pu comprendre la signification de beaucoup de choses qu’ils ont observées. Ils ne comprenaient pas non plus ce qu’était le Ciel, donc ils interprétaient à faux l’origine des rites. Enfin, ils ne connaissaient pas les théories politiques sur ce point, sauf un peu celle de Mencius (périmée à leur époque où c’était celle de Xunzi qui prévalait) : ils n’ont pas connu non plus les théorie rivales, qui mettaient en danger le pouvoir impérial.
Sinon, ils n’auraient pas donné de la Chine l’image unifiée qu’ils ont imaginée, et surtout pas sur la question des rites.

Dans les posts suivants, je présenterai un choix de rites de la cour mandchoue parmi les plus importants. Je pense commencer par les rites liés à l'alimentation, les rites de la table impériale, mais je peux prendre un autre choix s'il y a des questions qui intéressent spécialement les lecteurs.
