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MessagePosté: 13 Aoû 2009, 17:22 
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Régicide
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En attendant que Sam revienne compléter son sujet sur la céramique chinoise et l’art du thé en Chine au XVIIIème siècle, j’ouvre en parallèle un tout petit sujet :oops: sur la céramique japonaise de ce siècle, qui sera principalement orienté également sur les « pièces de thé », quoique de façon moins exclusive.

Contrairement à la Chine, où l’anonymat des pièces est généralement la règle au XVIIIème siècle, le Japon de l’ère Edo a vu, en marge des principales écoles de céramique « officielles », se développer la renommée de quelques grands maîtres aux styles fortement personnels, voire individualistes.
J’ouvre donc le sujet sur la présentation de l’un de ces maîtres, qui est accessoirement l’un des mes artistes japonais préférés, Ogata Kenzan.

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Bien que né en 1663, Kenzan (on l’appelle traditionnellement par son nom personnel et non par son nom de famille, pour le distinguer de son frère Ogata Kôrin, le grand peintre de fleurs) est totalement un artiste du XVIIIème siècle puisque, venu relativement tard à la création personnelle, c'est en 1699 seulement qu'il a fabriqué sa première pièce de céramique. :shock: :bravo:

Né à Kyôto, il appartenait à une dynastie de grands artisans, spécialisée dans les soieries depuis plus d’un siècle, mais dont l’entreprise fut ruinée durant la première moitié du XVIIème siècle par l’insolvabilité de ses créanciers nobles. :(
Les deux frères Ogata, qui auraient normalement dû suivre le chemin de leurs ancêtres et ne jamais s’en écarter, se retrouvèrent de la sorte forcés de sortir des traditions familiales pour se forger des identités artistiques indépendantes. L’aîné, Kôrin, se dirigea rapidement vers la peinture où il connut un succès presque immédiat, tandis que le cadet, Kenzan, après avoir longtemps hésité en dilettante entre poésie, calligraphie et peinture, choisit finalement la poterie.
Il semble qu’en réalité, seule l’intéressait… sa religion :shock: :lol: , le bouddhisme zen, et en cela il se rapproche d’un artiste que j’ai déjà présenté ici, le moine-peintre Itô Jakuchu. Les deux hommes ne se sont pas connus, mais leurs démarches artistiques sont en partie parallèles : l’art n’est au fond, pour eux, qu’un moyen de cultiver leur propre méditation et, éventuellement, de transmettre des concepts religieux par la voie visuelle :shock: . Retiré du monde assez tôt dans son ermitage du Shuseido, Kenzan y produisit pendant trente ans, dans une quasi solitude, des œuvres extraordinaires, qui allaient être à l’origine d’un style entièrement nouveau.

Il commença, logiquement, par fabriquer des pièces destinées à la cérémonie du thé, art majeur associé au bouddhisme zen. En bon religieux, il travaillait le grès, matière particulièrement adaptée par son austérité à l’art du thé de style wabi, « simple et sain », tel qu’on le pratiquait depuis le XVIème siècle dans l’école de Sen no Rikyu à laquelle il se rattachait.
Dans un premier temps, il demanda à son frère de créer pour lui les décors de ses pièces. Kôrin était un artiste aussi brillant que Kenzan était sobre, aussi mondain qu’il était retiré, aussi avide de notoriété qu’il était discret. Il conçut néanmoins les décors demandés pendant une dizaine d'années, avant de se faire remplacer par un des élèves, Watanabe Shiko, qui devait demeurer fidèle à Kenzan jusqu’à la mort de ce dernier en 1743.

Il n’est pas utile d’entrer dans les détails de la carrière de Kenzan :oops: : sinon peut-être pour signaler qu’en 1731, rattrapé par la gloire, il quitta les faubourgs de Kyôto pour suivre à Edo un daimyo qui fit connaître son art au shogun, ce qui lui valut pour quelques temps la clientèle de la plus haute aristocratie militaire japonaise. Mais il s’en lassa vite et renonça dès lors à la céramique, pour se tourner vers la peinture :shock: :bravo: .
Ses dernières années virent la création d’œuvres sur papier et sur soie, d’une incomparable beauté et d’une qualité de liberté et de douceur qui font de leur auteur l’un des plus grands peintres du Japon du XVIIIème siècle. Quoiqu’elles n’entrent pas dans le cadre de ce sujet, j’en montre quelques-unes parmi les plus célèbres –ce serait dommage de s’en passer.

Traditionnellement, la production de Kenzan est divisée en trois « périodes », nommées d’après le lieu des fours où il cuisait ses pièces. Ces périodes ont donné lieu à des œuvres très différentes au fil du temps, mais une constante demeure : l’usage de la calligraphie. A bon nombre de pièces sont adjoints un ou plusieurs poèmes, toujours calligraphiés par Kenzan lui-même et empruntés, pour la plupart, aux anthologies chinoises des Tang, et japonaises de l’époque Heian. L’œuvre de Kenzan constitue ainsi un écho, une réponse aux mille aspects aux poésies chinoise et japonaise dans leurs formes les plus pures, dont elle décline à l’infini les thèmes : fleurs, herbes et motifs naturels, solitude de l’homme dans la nature, sentiment mélancolique de l’impermanence du monde

Période de Narutaki (1699-1713)

Essentiellement la période de des objets de thé, notamment les plateaux à friandises, en grès sous engobe blanche, décorés au lavis en brun de fer : Kenzan imite l’art chinois des Ming, et notamment le style « bleu et blanc » dont il a été récemment question ici :lol: , mais remplace le bleu par un brun restituant les effets de l’encre, tandis que le fond se fait semblable au papier. A la fin de cette période, l’ajout de bleu au brun de fer lui permet d’obtenu un noir profond et riche, encore plus proche de l’encre de Chine, jusqu'à l'illusionnisme total.

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Période de Kyôto (1713-1731)

Kenzan imite de nouveau l’art chinois mais cette fois-ci avec des motifs colorés, dits « de papier découpé », obtenus grâce à des glaçures au plomb. Il compose alors de véritables peintures, aux couleurs vives, avec des motifs imbriqués, complexes et très riches qui recouvrent toute la surface disponible. La forme des pièces, qui jusqu’alors se situait dans la lignée des écoles traditionnelles japonaises, essentiellement l’école raku, commence à se diversifier et imite, toujours à la chinoise, des objets naturels : fleurs, feuilles, insectes, etc.

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Période d’Edo (1731-1732)

Les motifs sont de plus en plus vivement colorés, avec de nombreux effets visuels d’une grande recherche et confinant à l’abstraction. Malgré leur beauté spectaculaire, les pièces de la courte période d’Edo sont les moins prisées actuellement, en raison de leur tendance à un certain maniérisme. :oops:

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Pour finir, quelques exemples de peintures, toutes datées des années 1730. On voit bien à la fois l’influence sur Kenzan du style de son génial aîné, Kôrin, et la liberté de style progressivement acquise…

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MessagePosté: 14 Aoû 2009, 01:23 
Je suis très sensible à l'oeuvre de ce très talentueux artiste et surtout à son évolution...
Et puis l'on retrouve souvent les roses trémières que j'affectionne. :lol:
Bon, je ne cacherai pas adorer "la Période de Narutaki" et beaucoup aimer celle de "Kyôto".
Je craque aussi pour les "Quatre saisons" auxquelles je trouve une légèreté gracile et aérienne, éthérée et une douceur infinie.

Quitte à risquer une infime digression, :oops: cet artiste aurait-il laissé quelques poèmes ?
Même et peut-être surtout en dilettante.
Si tel en était le cas, je serais charmée de pouvoir en lire un tout petit extrait.

Merci de cette intéressante et belle présentation, Claudine !


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MessagePosté: 14 Aoû 2009, 18:59 
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Désolée, Aude, je ne connais pas de poème de Kenzan. :oops:

Il en a composé, puisque l’écriture poétique faisait partie des rituels sociaux incontournables pour un homme dans sa position, mais je ne pense pas que son œuvre littéraire soit passée à la postérité. Il a laissé un journal de voyage, rédigé dans sa jeunesse, qui doit contenir nombre de poèmes et qui est assez célèbre au Japon, me semble-t-il, mais je ne l’ai jamais lu. :oops:

Les poèmes qu’on peut admirer sur ses poteries et ses peintures ne sont jamais les siens, mais des œuvres classiques empruntées aux grande anthologies de son temps.

Pour vous consoler, je reviens brièvement sur les pièces de la première période, puisque c’est celle-ci que vous préférez, pour préciser l’importance du lien entre les deux frères Ogata, qu’on ne peut négliger, lorsqu’on contemple l’œuvre de Kenzan, sans commettre une injustice envers son aîné.
Les deux Ogata sont, je le rappelle, les deux grands maîtres du XVIIIème siècle de l’école Rinpa (qui signifie « la lignée de Rin » d’après la seconde syllabe du nom de Kôrin), une école picturale fondée sur trois principes : ligne pure, couleurs en aplat, simplification des formes.

Voici, en regard, deux poteries de Kenzan décorées par Kôrin, et des peintures de ce dernier où les principes de cette école sont stictement appliqués…

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On voit bien la totale continuité entre motifs et œuvres indépendantes sous le pinceau de Kôrin.

La beauté des objets créés par Kenzan jusqu’en 1713 tient donc en grande partie aux dessins de son frère, et on a même pu voir en ce dernier le génie responsable de la perfection de l’art de son cadet :shock: :roll: .
Après la mort prématurée de Kôrin en 1716, on voit s’effacer son influence, c’est la couleur qui prend le pas sur la ligne dans les motifs des pièces, et l’on peut regretter cette évolution même si l’art de Kenzan gagne alors en originalité...
Néanmoins, lorsque dans les années 1730 Kenzan renonce à la poterie pour revenir à la peinture, on voit nettement ressurgir le souvenir de son frère, du moins jusqu’à ce qu’au fil des années, il parvienne à retrouver un style plus personnel dans certaines œuvres. Mais jusqu’au terme de sa vie, il aura été « hanté » par Kôrin, dont il avouait n’avoir jamais véritablement surmonté la perte. :(

Un peu d’illustration ? J’ai posté plus haut les roses trémières peintes par Kenzan en 1731… Une vingtaine d’années plus tôt, Kôrin avait déjà traité le sujet :

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La ressemblance de style est frappante, et l’on pourrait multiplier les exemples comparables.


Mais en 1742, peu avant sa mort, Kenzan avait fini par se déprendre en partie de l’ombre de son aîné, témoin la façon dont il traita un thème particulièrement cher à celui-ci, les «huit ponts aux iris ». Tiré de l’Ise Monogatari, où le poète Ariwara no Narihira voyait, dans un delta de huit cours d’eaux, enjambés de huit ponts perdus parmi des champs d’iris, un symbole de l’infinie distance à parcourir pour rejoindre sa bien-aimée, ce sujet d’abord purement sentimental était devenu au fil des siècles un thème de méditation bouddhiste sur le long et difficile chemin du cœur vers l’éveil.

Kôrin l’avait traité dans nombre de ses œuvres, dont deux des plus fameuses : un vaste paravent où se détachent sur fond d’or les iris souverains, tandis que les ponts ne sont rappelés que par quelques planches, et que le poète a disparu…

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Et une petite boite laquée, où triomphent l’or et la nacre dans un espace réduit au minimum.

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Deux exemples de pure somptuosité, qui avaient apporté la gloire à leur auteur. Trente ans plus tard, lorsque Kenzan se souvient de ce thème, il en fait ceci (je m’excuse pour le recadrage, impossible de trouver une reproduction plus correcte). Il avait bien dépassé l’influence de son frère…

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Reste la question toujours posée : lequel était le plus génial des deux? Ma foi, c'est affaire de jugement subjectif sans doute. On considère en général Kôrin comme supérieur à son cadet, malgré sa carrière infiniment plus courte, et je partage ce point de vue. Mais on a le droit de voir autrement... :oops:

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MessagePosté: 18 Aoû 2009, 16:40 
Un de ces Êtres rares, à l'itinéraire remarquablement fécond, qui a su se "dépasser", se libérer de l'influence, l'empreinte ? sans doute écrasantes de son frère.

En tout cas, l'univers de Kenzan me touche terriblement.
Mordorure d'une âme fascinante, toute de sensibilité et de lumière.

Je ne saurais ni ne me permettrais d'émettre un jugement de valeur entre les deux frères, ne maîtrisant pas le sujet, hélas.

Je vous remercie infiniment, chère Claudine, pour les derniers développements et les sublimes images.
Pour vos réflexions également.


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MessagePosté: 18 Aoû 2009, 19:23 
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Régicide
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Tant mieux si Kenzan vous plaît, Aude. :D

Voici une reproduction un peu meilleure de ses Iris. Elle est encore légèrement amputée, mais du moins peut-on lire la signature de l'artiste. Les contrastes sont mieux rendus, et l'on distingue plus clairement les effets de lavis sur les pétales de fleurs.

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Sans entrer dans les détails sur cette question, un peu vaine, de la comparaison entre les deux frères, je pense qu'il existe une différence de dimension dans leur vision, qui joue en faveur de l'aîné.
J'aime bien ce qu'écrit à son sujet Nelly Delay, dans son bel essai sur la peinture japonaise, Soleil rouge : "Le regard que Kôrin porta sur tout ce qui l'entourait était le regard de défi d'un créateur de mondes." C'est très vrai, me semble-t-il, et on trouve chez lui une sorte de folie, de tourment aussi qu'on chercherait en vain chez son paisible et modeste frère...
Ce n'est pas pour rien qu'il a influencé Van Gogh, mais aussi Kurosawa dont les "délires visuels", dans ses derniers films, lui doivent beaucoup.

Mais il faudrait faire un sujet à part sur lui, ou du moins sur ses plus grandes oeuvres, qui sont toutes postérieures à 1700. Déjà qu'il a écrasé le pauvre Kenzan dans la vie réelle, n'en rajoutons pas ici en détournant le sujet à son profit... :mrgreen:

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MessagePosté: 19 Aoû 2009, 01:01 
Citation:
C'est très vrai, me semble-t-il, et on trouve chez lui une sorte de folie, de tourment

Caractéristiques souvent propres au "génie" et l'homme "à l'oreille coupée" -- que j'aime beaucoup -- en est effectivement un vibrant exemple.
Merci de m'apprendre que Van Gogh ait pu s'inspirer de Kôrin, je l'ignorais et pour cause.
Merci aussi pour la référence à Nelly Delay.
Je prends bonne note.

"Déjà qu'il a écrasé le pauvre Kenzan dans la vie réelle"

Je n'aurais pas dû employer ce terme précédemment, je suis impossible. :roll:
Mea maxima culpa. :lol:


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MessagePosté: 19 Aoû 2009, 08:27 
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Régicide
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Ne vous inquiétez pas, Aude, vous n'êtes pas la seule à employer ce terme. :lol:
De toute façon, le rapport exact entre les deux frères est un sujet de débats sans fin entre historiens et critiques d'art. :oops:

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