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La pagode de Chanteloup est tout ce qui reste du grand château du duc de Choiseul. Et l'un des derniers vestiges du goût des hommes des Lumières pour les chinoiseries.Entre le Cher et la Loire, à quelques kilomètres au sud d'Amboise et non loin du château de Chenonceau une pagode de sept étages se reflète mélancoliquement dans une pièce d'eau en demi-lune, en lisière de la forêt.

Cet édifice pour le moins insolite en Touraine est la pagode de Chanteloup, vestige de la vogue des
chinoiseries du XVIII
ème siècle.
La pagode et sa pièce d'eau sont à peu près tout ce qui reste du grand château qui appartint au duc de Choiseul, ministre des Affaires Etrangères de Louis XV, tombé en disgrâce, exilé sur ses terres de Chanteloup de 1770 à 1774.
Le duc de Choiseul (1719-1785), par Van Loo.La pagode est un hommage de Choiseul aux amis qui l'ont entouré au lendemain de sa chute : en effet, en 1770, toute une partie de l'entourage du Roi a pris fait et cause pour lui, et le "parti philosophique" part en pélerinage à Chanteloup.

La pagode - qui aura coûté à Choiseul 40000 écus - est inaugurée en 1778, dans un grand déploiement de fastes. Dans le salon du premier étage, Choiseul a fait graver sur des plaques de marbre les 210 noms des visiteurs, malheureusement effacés aujourd'hui.
Seule est conservée la dédicace de l'abbé Barthélémy, confident du ministre :
"Etienne-François, duc de Choiseul, pénétré des témoignages d'amitié, de bonté, d'attention, dont il fut honoré pendant son exil par un grand nombre de personnes empressées à se rendre en ces lieux, a fait élever ce monument pour éterniser sa reconnaissance."La construction de la pagode de Chanteloup illustre l'engouement général pour la Chine que connaît la France des années 1750-1770.
La Chine est à la mode : on idéalise son système politique et social, on puise dans sa littérature, comme Voltaire, avec sa pièce
L'Orphelin de la Chine, on copie son ornementation, ses techniques, ses jardins.
Les
chinoiseries fleurissent alors en Europe : par exemple à Potsdam, une pagode dédiée au rituel du thé, est construite sur les ordres de Frédéric II;
Chinesisches Haus, construite dans le parc de Potsdam de 1754 à 1764.la pagode de Kew surtout, réalisée pour la princesse de Galles en 1761, au retour d'un voyage à la Chine, est restée célèbre.
Pagode de Kew (Londres)Si elle présente un aspect général indubitablement chinois, Chanteloup est du plus pur style Louis XVI.
Elle a été réalisée en pierre de tuffeau, calcaire tendre et même friable qui a été utilisé pour les châteaux de la Loire, et à l'intérieur, l'architecte Le Camus de Mézières a réalisé un magnifique escalier de pierre de forme hélicoïdale, doté d'une rampe de fer forgé portant les initiales de Choiseul.


D'après les gravures de l'époque, on sait que le mobilier répondait au goût oriental : tabourets, fauteuils et sofas, tissus "aux chinois". Des lumignons, aujourd'hui disparus, étaient accrochés aux balcons, ainsi que des clochettes, pour ajouter à l'aspect féérique de l'édifice.
D'une hauteur de 44 mètres, la pagode reposait sur des pilotis de chêne immergés dans l'eau du bassin. La base est entourée d'un péristyle circulaire de seize colonnes, surmonté d'un entablement sur lequel repose l'étage supérieur. Le deuxième étage est circulaire, les cinq autres polygonaux, l'ensemble se terminant par une toiture en pointe, sorte de clocheton lui-même coiffé d'une boule dorée à la feuille.
Les étages supérieursSi la décoration des parois et balcons emprunte largement à l'Antiquité gréco-romaine (frises et rinceaux, feuilles d'acanthe et de laurier), le "caractère chinois" est rappelé par des tables de marbre enchâssées dans le fronton du péristyle et portant des dédicaces, sous forme d'idéogrammes gravés, à l'Amitié et à la Reconnaissance.

Quand l'exil du duc prend fin en 1774, à l'avènement de Louis XVI, Choiseul décide de rester à Chanteloup; il meurt en 1785.
Pillé pendant la Révolution, démoli au début du XIX
ème siècle, le château de Chanteloup a aujourd'hui disparu.
Seule la pagode a été épargnée, parce qu'elle avait été acquise séparément par le duc d'Orléans, futur Louis-Philippe, pour la joindre à la forêt proche qu'il possédait déjà.
En 1910, l'architecte René-Edouard André l'acquiert et entreprend d'importants travaux, remplaçant les pilotis de chêne par des pieux de ciment, restaurant les grilles intérieures du péristyle, l'escalier et sa rampe de fer forgé, les menuiseries.
Ses descendants ont conservé la pagode, poursuivant des travaux dont les plus récents portent sur l'aménagement de la pièce d'eau.
Empreinte à la fois d'une grande élégance et d'une indéfinissable mélancolie, la pagode de Chanteloup reste l'un des vivants témoignages de la sinophilie des dernières années de l'Ancien Régime, et l'un des édifices les plus exotiques du Val de Loire.
Jean-Pierre Duteil.
Professeur à l'université Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis"

Article paru dans
Les Collections de l'Histoire, n°12 'Les châteaux de La Loire : au coeur de la vallée des rois" (juillet 2001).

